until the sun rises

vu par

Guillaume Lasserre

 

Commissaire et Directeur du Pavillon Vendôme, Centre d'Art Contemporain de Clichy

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Installation photographique composée de plusieurs diaporamas synchronisés dans l’espace, Until the sun rises d’Emmanuel Guillaud nait d’errements dans des lieux qui, le soir, deviennent des théâtres d’ombres. Des parkings, des chemins bétonnés à la lisière de la ville où, la nuit tombée, des hommes se cherchent, s’épient, rôdent seuls avec leurs désirs et, surtout, attendent - une attente qui défile sans se résoudre.

 

 

Plongé dans le noir, le visiteur tente de retrouver son orientation à la faveur de la seule lumière issue des images projetées. Il se retrouve alors dans un labyrinthe de cordes, d’écrans et d’images flottant dans l’obscurité. Ainsi composée, la pièce reflète ces lieux de tension sexuelle. Cette tension est palpable jusque dans les suspensions utilisées pour porter les écrans puisque que l’artiste choisit de placer des cordes shibari, celles-là même utilisées dans l’univers très codifié du bondage.

 

 

Nullement documentaire, l’installation est un « work in progress » permanent, l’artiste agglomère de nouvelles images issues de ses pérégrinations et adapte à chaque fois la monstration à l’espace d’exposition, si bien qu’Until the sun rises ne se présente jamais deux fois de la même façon.

 

S’il utilise le médium de la photographie, Emmanuel Guillaud ne se définit pas comme un photographe, préférant projeter ses images plutôt que de les tirer sur papier. Ce qui l’intéresse, c’est la matérialité de la photographie projetée. Il utilise ici un voile noir presque opaque comme réceptacle. Ce frêle tissu laisse filtrer un résidu d’image au-delà de l’écran qu’il forme, matérialisant un spectre de photographie qui se perd au loin.

 

 

En désorientant le visiteur et en le plaçant au cœur du dispositif, Emmanuel Guillaud l’immerge dans ces lieux de sensuels et durs, lui fait éprouver les sensations qui suintent dans ces espaces abandonnés, faits de désir et de tension, de libération et d’enfermement.

 

Ces lieux paraissent anarchiques mais répondent à des codes précis renvoyant chaque espace urbain à une « zone érogène »1 potentielle. S’ils sont particulièrement représentés dans le cinéma, chez Friedkin (Cruising, 1980), Patrice Chéreau (L’homme blessé, 1982) ou, plus récemment, Romain Campillo (Eastern boys, 2014), ces lieux ont aussi fait l’objet d’une attention particulière dans le champ de la création plastique. Dans la série Paquita, l’artiste colombien Miguel Angel Rojas2 choisit un cinéma délabré servant de lieu de rencontres gaies au début des années soixante-dix pour évoquer une des façons qu’a la communauté homosexuelle de Bogota de se retrouver. Dans la série Koen (1979), le photographe japonais Kohei Yoshiyuki montre des couples hétérosexuels faisant l’amour la nuit dans des parcs tokyoïtes.

 

 

Si la thématique du lieu de rencontres est la même chez Guillaud, Rojas ou Yoshiyuki, la finalité en est très différente. Il n’y a pas, chez Guillaud, ce voyeurisme revendiqué chez Yoshiyuki3. Au contraire, les figures humaines s’effacent au profit du lieu qui est le véritable sujet et l’objet du désir. Chez Guillaud, si les images nocturnes de lieux vides sont parfois entrecoupées de la photographie d’un homme, celui-ci disparait aussitôt, rendant tangible cet état second qui caractérise la montée du désir.

 

 

-- Guillaume Lasserre, Commissaire de l'exposition au Pavillon Vendôme, centre d'art contemporain de Clichy

 

1 BELL, David, « Fragment for a queer city », Pleasure zone : Bodies, Cities, Spaces, Syracuse, Syracuse University Press, 2001, pp. 84-102. 2 Nocturnes de Colombie. Images contemporaines, Paris, Musée du Quai Branly, Exposition du 17 septembre 2013 au 26 janvier 2014.

3 Son ouvrage Dokyumento : Koen, Sebun Mukku 4,Tokyo: Sebun-sha, 1980, est présenté par l’artiste comme un « manuel softcore du voyeur ».

 

 

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